PREFACE DE JEAN-ROBERT PITTE, UN DEFENSEUR DU VIN

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LES PASSIONS DE PAUL

 

Al'orée du si joli livre dans lequel vous allez entrer, vous êtes appelé à suivre Malraux et à accepter l'idée qu'un musée est le seul lieu du monde qui échappe à la mort. Un lieu, peut-être, mais non, pas le seul : il y en a tant d'autres, surtout dans l'univers de Paul et de Régine, des lieux qui sont de mémoire et en même temps d'une grande intensité de vie. Or la vie est fantasque et fugitive. Dans la tribu des Coulon, elle déborde de partout, prenant les formes inséparables et joyeuses du vin et des amis. Les deux réclament des efforts, d'abord pour les créer, ensuite pour les conserver et les bonifier. Heureusement, ils s'épaulent mutuellement : point de bons amis sans bon vin et point de bons vins sans de bons amis, accessoirement amateurs éclairés acceptant d'en­trer dans la pratique du don et du contre-don, autrement dit du com­merce. N'oublions pas que le mot commerce s'applique à un échange sonnant et trébuchant, mais aussi au dialogue des esprits et des coeurs. Les économistes devraient théoriser cela : on ne vend et n'achète bien que ce que l'on aime bien. C'est ainsi que seront gommés les effets délétères de ce qu'il est convenu, en faisant la moue, d'appeler société de consommation. « Nous espérons que vous aurez autant de plaisir à déguster ce vin, que nous en avons eu à le produire pour vous », écrit Paul : les mots sont simples, presque convenus et gauches, mais tellement vrais quand on connaît leur auteur.

 

Regardez-le sur les deux photos qui inaugurent cet ouvrage. Sur la pre­mière, il est sérieux comme un pape - normal à Châteauneuf ! - inquiet de son bébé, tous les traits de son visage tendus vers l'excellence. « Faites confiance à la tradition » est sa devise, mais cela ne veut nul­lement dire béatitude et laisser-aller. Il aborde tout ce qu'il accomplit avec un rare mélange de méthode, d'exigence et de passion, de règle et d'intuition. Dans la vie monastique qui a volontiers cultivé ce para­doxe depuis les origines, cela a donné naissance au mysticisme. Demandez-lui de vous montrer ses livres de raison qui constituent un matériau exceptionnel pour lui, ses descendants et les historiens des siècles à venir. Vous comprendrez ce que veut dire l'expression « travail de bénédictin ».

 

Voyez-le maintenant quelques pages plus loin devant ses faux et ses faucilles. Il affiche l'air de l'homme tranquille et libre qui se remé­more travail accompli : celui de toutes générations qui l'ont précédé et que représentent ces beaux outils, celui de celles qui le suivent et qui ont pris les choses en mains, solidement comme lui ce beau robi­net de barrique à tête de lionne. Le sourire est heureux, mais non satisfait de lui-même.

 

On y décèle une pointe d'inquiétude. En réalité, c'est la certitude que la perfection n'est pas de ce monde. On dit que Michel-Ange écornait le marbre de ses plus belles sculptures pour le démontrer. Cela dit, je ne conseille pas à Paul d'introduire un soupçon de volatil dans son Beaurenard pour l'imiter...

  

Pas de risque à Beaurenard : toutes les cuvées sont expressives, sans les excès de concentration de la mode actuelle. Le châteauneuf, comme le rasteau, sont impeccables, dotés de personnalité, charmeurs sans arro­gance, affectueux. Tiens, du coup je ne sais plus si je parle de vin ou de Paul, Régine, Daniel, Frédéric et Sylvie. L'ami Jacques Puisais le répète à l'envi : le bon vin, c'est celui qui a la gueule de l'endroit qui l'a vu naître et les tripes du bonhomme qui l'a fait.

 

Mais ce livre ne parle des vins de Paul qu'en filigrane. Il est d'abord consacré à son autre passion coupable, les outils de la vigne et du vin qu'il amasse depuis longtemps en son domaine de Rasteau. Ils sont ren­seignés, étiquetés, classés, accrochés sur les murs, mais comme les jouets de la symphonie de Léopold Mozart, je les soupçonne de descen­dre de leur clou la nuit et de danser la sarabande dans les rêves de Paul. C'est eux qui nourrissent son souci majeur. Élaborer du bon vin demande à bien conduire la vigne et bien élever le ferment qui en est issu. Conduire et élever, deux jolis mots qui font penser à l'éducation des enfants. Il faut repérer leurs talents, canaliser leurs pulsions, les aider à s'épanouir en donnant le meilleur d'eux-mêmes, exactement comme la vigne et le vin.

 

Les progrès techniques incessants ont rendu inutiles la plupart des outils ici présentés, mais ceux-ci témoignent de la féconde imagination des vignerons, déployée en ces lieux depuis les temps gallo-romains. Ils sont adaptés aux différents types de sols et de conduites viticoles, au corps des ouvriers de la vigne et de la cave aussi qu'ils contribuent à ménager un peu. Trop de matériels agricoles ou de cave sont aujourd'hui si complexes que peu de vignerons savent les dompter vraiment et si onéreux que le client se voit rançonné à l'excès d'une contribution à leur remboursement. Ils sont un peu m'as-tu-vu ; aussi ne faut-il pas s'étonner que certains vins leur ressemblent, pour ne pas parler de leurs auteurs.

 

Les outils du musée vigneron illustrent au contraire les vertus de l'économie de moyens. Il n'est pas question d'éprouver de la nostal­gie en cherchant à les comprendre, mais de retrouver l'esprit dont ils témoignent : des techniques bien maîtrisées, adaptées au seul but recherché, le bon vin qui réjouit le coeur de l'homme. Merci Paul de nous rappeler ainsi les vertus de l'humilité.

 

                                                           Jean-Robert PITTE, Membre de l'Institut.

 

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